Chapitre 28
Peut-on dire que des populations soient informées et consentantes lorsque, ignorantes des mécanismes internes de leur système monétaire, elles sont entraînées à leur insu dans des aventures économiques ?
Extrait du Procès des Procès.
Pendant près d’une heure, après le repas du matin, Aritch observa Ceylang au travail devant le simulateur de McKie. Elle se dépensait sans compter, jugeant que l’honneur wreave était en jeu, et elle avait presque atteint le rythme désiré par Aritch.
C’était Ceylang elle-même qui avait défini les paramètres de simulation. Dans cette scène, McKie était en train d’interroger cinq Gowachins de Dosadi. Ils se présentaient un par un devant lui, mains tendues, doigts palmés écartés pour montrer que leurs griffes étaient rentrées.
Le simulacre de McKie essayait d’obtenir uniquement des renseignements stratégiques.
« Pourquoi Broey a-t-il attaqué de cette manière ? »
De temps à autre, il se tournait vers un endroit situé en dehors du foyer de simulation.
« Envoyez des renforts dans ce secteur. »
Rien qui concernait la Bordure.
Un peu plus tôt, Ceylang avait essayé une scène où les cinq Gowachins s’efforçaient de troubler McKie en lui présentant un scénario dans lequel Broey massait le plus gros de ses forces aux abords du couloir. Il était évident qu’il préparait une percée en direction de la Bordure.
Le simulacre de McKie demanda aux prisonniers pour quelle raison ils mentaient.
Ceylang arrêta le simulateur et se laissa aller contre le dossier de son siège. Elle vit Aritch qui l’observait par la baie vitrée et établit la communication avec lui.
« Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette simulation. Je n’arrive pas à lui faire poser des questions sur le rôle que joue la Bordure. »
« Je puis vous assurer que cette simulation est d’une précision remarquable. Absolument remarquable. » « Alors, pourquoi… »
« Il connaît peut-être déjà la réponse. Pourquoi n’essayez-vous pas avec Jedrik ? Tenez… » Il manipula les commandes de la console d’observation. « Ceci vous aidera peut-être. C’est un enregistrement de McKie pris sur Dosadi il n’y a pas longtemps. »
Le simulateur présenta une vue d’un passage couvert, à l’intérieur d’un immeuble. Éclairage artificiel. Extrémité du passage plongée dans l’obscurité. McKie, entraînant dans son sillage deux gardes aux épaules massives, se rapprochait de l’objectif.
Ceylang reconnut la scène. Elle avait déjà vu ce qui s’était passé à la Porte 18 sous plusieurs angles différents. Elle avait observé ce passage, vide, avant les combats, lorsqu’elle avait voulu recenser les champs disponibles. Mais, au moment où elle regardait, le passage s’était rempli de défenseurs humains. Il y avait un portail secondaire juste après l’objectif, qui se présentait, elle le savait, comme un minuscule point brillant, un défaut à peine perceptible dans la voûte terne qui surmontait le portail.
À présent, le long passage semblait étrange, sans ses cohortes de défenseurs. Il n’y avait que quelques ouvriers, qui levèrent à peine la tête pour regarder passer McKie. Ils réparaient les tuyauteries au plafond. Une équipe de nettoyage, un peu plus loin, lavait des traces de sang sur les parois, seul vestiges de l’attaque des Gowachins. Un officier était adossé au mur, loin de l’objectif, avec une expression d’ennui sur son visage qui ne trompa guère Ceylang. Il était là pour surveiller McKie. Trois soldats, à ses pieds, jouaient aux hexadés, chacun derrière sa petite pile de pièces. De temps à autre, un des joueurs passait une pièce à l’officier. Un réparateur, le dos à l’objectif, carnet en main, notait la liste des fournitures dont il allait avoir besoin. McKie et son escorte durent enjamber les joueurs pour passer. À ce moment-là, l’officier se tourna, regarda droit dans l’objectif et sourit.
« Cet officier », demanda Ceylang, « c’est l’un des vôtres ? » « Non. »
L’angle de prise de vues changea. On voyait maintenant le portail, et McKie de profil. Le garde du portail était un adolescent à la joue droite balafrée d’un bout à l’autre et au nez brisé. McKie ne semblait pas le connaître, mais l’adolescent lui dit :
« Vous passez à volonté. »
« Quand a-t-elle appelé ? »
« Dix heures. »
« Ouvrez. »
Le portail fut ouvert, McKie et son escorte s’avancèrent et sortirent du champ de l’objectif.
Demeuré seul, le garde du portail leva la tête et lança quelque chose sur l’objectif, qui fut fracassé. Le foyer H cessa de fonctionner.
Aritch continua de regarder dans le vague, du haut de sa cabine vitrée, avant de demander :
« Qui a appelé ? »
« Jedrik ? » fit Ceylang, sans réfléchir.
« Que vous apprend cette conversation ? Vite ! »
« Que Jedrik prévoit ses mouvements, qu’elle l’observait continuellement. »
« Quoi encore ? »
« Que McKie… le sait parfaitement. Il sait qu’elle anticipe toutes ses réactions. »
« Elle a dans la tête une simulation encore meilleure que… celle que nous avons ici. » Aritch fit un geste en direction du foyer H.
« Mais il y a tellement de choses qu’ils laissent informulées ! » fit Ceylang.
Aritch demeura silencieux.
Ceylang ferma les yeux. C’était pire que d’essayer de lire dans la pensée. Elle était découragée.
Aritch interrompit ses méditations :
« Que pensez-vous de cet officier et du garde au portail ? »
Elle hocha la tête.
« Vous avez eu raison d’envoyer des observateurs en chair et en os. On a l’impression qu’ils savent tous à quel moment on les regarde, et aussi par quel moyen. »
« Même McKie. »
« Il n’a pas regardé l’objectif. »
« Parce qu’il savait dès le début qu’il serait constamment surveillé. Les appareils automatiques ne le dérangent pas. Il a fabriqué son propre simulacre, qui agit en surface à la place du vrai McKie. »
« C’est votre hypothèse ? »
« Nous y sommes arrivés en observant attentivement la façon dont Jedrik procède avec lui. Elle épluche une à une les couches de simulation pour se rapprocher peu à peu de son vrai personnage. »
Il y avait quelque chose d’autre qui tracassait Ceylang :
« Pourquoi », demanda-t-elle, « le jeune garde a-t-il détruit l’objectif juste à ce moment-là ? »
« Probablement parce que Jedrik lui avait ordonné de le faire. »
Ceylang eut un frisson.
« Parfois, je me dis que ces Dosadis s’amusent avec nous comme si nous étions des marionnettes. »
« Mais c’est évident ! C’est bien pour cette raison que nous leur avons envoyé quelqu’un comme McKie ! »